Pourquoi nous ne pourrons jamais tout savoir

Emergence

"Une théorie ne peut englober sa propre métathéorie"

Voici la première et dernière maxime que j'aimerais vous transmettre aujourd'hui. Chaque hypothèse, théorie ou idée que vous pouvez formuler ne peut contenir ou expliquer l'entièreté du paradigme dans lequel elle se trouve.

C'est un principe clé pour bien comprendre comment évolue le vivant, notre pensée et le concept même d'antifragilité et celui d'hormèse. Nous sommes par essence incomplet, dans la matière et dans les idées. Tout système logique ne peut être cohérent et complet à la fois, tel que nous l'a enseigné Kurt Godel au début du siècle dernier.

Ce Tsunami épistémologique doit nous faire prendre conscience de l'importance de pondérer nos propos (en plus des questions métaphysiques et existentielles que cela soulève, mais nous garderons ces thèmes pour de futurs billets), en particulier quand nous nous permettons d'utiliser des termes d'absolus tels que "jamais", "toujours", "tout", etc.

Prenons un exemple typique: le café.

Épice la plus consommée au monde, le café et sa molécule la caféine sont au coeur de vives débats: nous avons d'un côté les partisans, qui avancent les arguments suivants:

- le café est riche en antioxydants, donc bon pour nous;

- seules les personnes portant un homozygote variant spécifique réagissent mal à la caféine;

- accroit la plasticité neuronale;

- ...

De l'autre, les résistants, contre la consommation de café:

- le café épuise les glandes surrénales;

- fatigue les reins;

- excite le système nerveux;

...

Qui a raison ? Qui a tort ?

Au même titre que l'Homme sera toujours supérieur à ses créations, un élément tel que le café ne pourra jamais expliquer l'entièreté du comportement humain. Dit autrement, une théorie n'explique pas en totalité sa métathéorie. Ou encore, le tout est toujours supérieur à la somme des parties, maxime bien connue de la physique et des sciences en général.

Pour en revenir à notre exemple du café, il est généralement considéré uniquement par l'approche moléculaire. C'est-à-dire que seul l'aspect des réactions chimiques dans le corps (caféine -> neurotransmetteurs -> hormones etc.) est prit en compte.

Quid de l'aspect psychologique ?! Les molécules chimiques expliquent-elles l'entièreté des effets du café ??

On sait très bien que l'idée que l'on se fait d'une chose détermine grandement la réaction du corps. La psychosomatique n'est plus à prouver, ni l'effet placébo ou nocébo. Ainsi, les propriétés du café n'existent pas entièrement en tant que telles. Elles sont grandement dépendantes du lien psycho-physiologique qui relie la personne à cette boisson. Le fait qu'elle aime le café, qu'elle ait un rituel, qu'elle se dise que cela va lui faire du bien, etc.

A contrario, si elle est persuadée d'être une "droguée" du café, qu'elle devrait arrêter car c'est mauvais pour elle, qu'elle n'arrivera pas à dormir ce soir etc. Toutes ces pensées vont engendrer d'autant plus de réactions négatives à son échelle.

Mais de la même manière que précédemment, nous ne pouvons pas uniquement considérer le café sous l'aspect phénoménologique (c'est-à-dire où l'expérience est centrale), car nous occulterions alors les propriétés biochimiques qui sont réelles...

Peu importe la théorie que vous employez, elle est par essence lacunaire pour expliquer l'entièreté de son domaine (métathéorie). Il en va ainsi des dogmes: ils sont toujours FAUX, mais peuvent être utiles.

L'antifragilité est utile pour comprendre les systèmes complexes, mais lacunaire.

L'Hormèse est utile pour comprendre le vivant, mais lacunaire.

Ainsi devraient être considérés tous les dogmes, des religions aux régimes restrictifs, en passant par les idéologies et autres modèles, croyances, études scientifiques...

Le personnage en photo qui habille cet article est un penseur que j'aime particulièrement: Paul Feyeraband.

Ce philosophe dadaïste est connu pour son ouvrage "Contre la méthode", un petit chef d'oeuvre dans lequel j'ai souligné une phrase sur deux.

Feyeraband retrace l'histoire de la pensée humaine et plus particulièrement comment les grandes découvertes ont émergé, et même comment une idée originale peut advenir. Et sa conclusion est la suivante:

"Everything goes"

"Tout va". Autrement dit, TOUT dans l'environnement est la cause de l'émergence d'une idée. Telle trouvaille n'est pas la résultante d'une théorie pensée à l'avance, mais bien ce qui est né de l'entrechoquement des avis contraires, des aléas, des imprévus, des conseils, des rencontres, des bifurcations, etc.

AUCUNE découverte, que cela soit une découverte majeure ou bien une réalisation personnelle, n'est advenue de manière pré-méditée dans l'histoire.

Einstein n'avait pas l'idée de comprendre la relativité du temps avant de la découvrir. Mais il avait une théorie, incomplète par essence, qui l'a dirigé tel un GPS, mais qui n'était pas le paysage entier. Juste une approximation, une interprétation.

Dire que le café est bon pour nous est une approximation qui reste à prouver, à vérifier à titre individuel et ne peut expliquer l'entièreté du comportement humain.

Alors la prochaine fois que vous tombez sur une vidéo internet dont le titre ressemble à:

"Faites ces 5 exercices pour ne plus jamais..."

"Les 3 secrets d'une santé optimale..."

"La vérité sur..."

"Tout savoir sur..."

Considérez cette vidéo à sa juste valeur: incomplète.

Pierre Dufraisse

Directeur du Centre de l'Hormèse

Centre de l'Hormèse

Forme les entrepreneurs du soin & de la performance.

Le Centre de l'Hormèse fondé par Pierre Dufraisse.